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Ce mardi 5 décembre, une députée de la République en Marche, Annaïg Le Meur a posé une question à la ministre de la santé.

Cette question portait sur l’idée de notre ordre quant à la possible création d’une profession de technicien en physiothérapie pour « pallier » à l’arrivée de professionnels étrangers exerçant à titre « partiel » notre profession.

Ainsi, Annaïg Le Meur, dernier bastion de l’ordre dans sa quête d’un lobbying qui nous démontre son non-intérêt au quotidien, n’a pour l’instant reçu aucune réponse.
Cette question n’a d’ailleurs l’instant pas montré d’écho ni dans la majorité, ni même chez les autres députés, anciens confrères et consoeurs. Peut être que ces derniers n’ont jamais éprouvé de réel intérêt pour notre ordre, ce qui expliquerait pourquoi madame Le Meur se retrouve seule aux côtés de l’ordre…

 

Cependant, une fois le cadre posé, l’idée proposée peut être intéressante au moins pour enrayer la démographie incontrôlée…

L’ordre propose donc de salarier ces personnes comme il l’avait prescrit pour les APA. Étudions ce qu’il en est, pourquoi si l’idée est, à l’origine louable, il semblerait que toutes les pistes n’aient pas été investiguées…

 

Le coût réel d’un salarié…
Le SMIC mensuel est brut base 35h est de 1480,27€ au 01/01/17.
Imaginons, dans le meilleur des cas, que nous puissions bénéficier des réductions Fillon et du CICE. Cette supposition n’est pas certaine, mais donnons une chance à l’idée.

Le coût final d’un SMIC sera pour l’employeur prime déduite et mutuelle obligatoire payée d’environ 1570€.

À cela, il faut rajouter les coûts indirects, amélioration du cabinet, pour respecter le code du travail, surcout de comptabilité etc… J’estime cela environ à 150€ mensuel. Là encore je suis très optimiste, mais continuons de donner une chance à l’idée.

Le coût final d’un salarié sur une base de 152h de travail mensuel sera donc d’environ 1820€ tout compris. Ramené à l’heure de travail, ce coût est de 12€ soit 6€ par patient sur une base 1 patient par demi-heure.

Dans un monde parfait, vous pourrez déléguer un patient à votre salarié. Donc vous toucherez 18€ (tarif de l’acte moyen) et votre salarié vous coutera 6€. Votre gain financier final sera de 12€ par séance.
Aujourd’hui avec un assistant, vous ne gagnez que 4€ par séance. CQFD le bilan financier semble parfait !
Oui… Mais non…

 

Les ennuis liées au salariat !
Quand vous avez une petite grippe ou un lendemain de « gastro », nous le savons tous, nous allons au boulot. Pourquoi donc ? Et bien parce que quand nous ne travaillons pas, nous ne gagnons rien.
Votre salarié lui… il sera « malade » au moins une semaine par an tout compris. Vous aurez à gérer ces absences, ces congés payés etc.
Loin de moi l’idée de remettre en cause les acquis sociaux, non. Mais en se plaçant du côté « patronal » il faut bien prendre en considération qu’un salarié cela a aussi des inconvénients et pas uniquement des avantages financiers.

 

La réalité démographique
Savons nous seulement combien de professionnels exerçant à titre partiel viendront travailler en France ?
Nous savons qu’il y a un peu plus d’un tiers des nouveaux inscrits à l’ordre qui sont titulaire d’un « DE étranger ».
Pourrons nous simplement contenir les quelques milliers de praticiens « partiels » qui vont venir dans notre pays ?

Pensons aussi évolution démographique des patients.
Car votre salarié, il est payé qu’il ai du travail ou non. Pour le rentabiliser vous devrez lui fournir du travail quoi qu’il arrive. La donne est très différente de celle d’un assistant où lui aussi est soumis à sa propre activité.
Pensez vous réellement que vous aurez « assez » de patients pour pouvoir donner du travail à votre salarié tout au long de l’année ?…

 

La réalité du terrain
Nous venons de le voir embaucher un salarié peut être une source de revenus non négligeables.
Oui mais attention, il faut pour cela que le salarié prenne en charge en totalité le patient. Si vous ne pouvez que déléguer des taches « mineures » telles que « poser des électrodes » ou « faire un massage » ou encore « faire pratiquer de la gymnastique », pensez bien qu’il vous faudra tout de même prendre en charge le patient. Et du coup la rentabilité de votre salarié va fondre comme la neige au soleil. Votre salarié vous fera gagner 5 ou peut être 10 minutes sur le temps dédié à votre patient.
Et si vous pensez que vous pourrez facturer au patient la prestation de votre salarié… Si en théorie c’est totalement possible, en pratique mettez vous à la place du patient. Payer disons 5€ de plus que le tarif conventionnel pour être pris en charge par une personne qui n’a pas les compétences d’un kinésithérapeute alors que de l’autre côté de la rue, il aura une prise en charge par un kinésithérapeute au tarif conventionnel strict… Pensez vous réellement que ce soit réaliste ?

Avec un assistant, au moins vous avez un « vrai » professionnel qui prend en charge complètement les patients et dont vous avez l’assurance des compétences et de l’investissement au sein du cabinet.

 

L’augmentation du SMIC dans le temps, piège comptable !
Il faut garder à l’esprit que le SMIC augmente tous les ans. Nos honoraires… Non !
Le gain par demie-heure ne fera qu’une seule chose, diminuer…
Aujourd’hui le gain par demie-heure est important. Cependant les aides sociales liées au coût du travail sont fluctuantes. Il y a encore peu de temps, le coût d’un smicard était de 2100€ mensuel au lieu de 1570. Ce qui ramène le gain par demie-heure à 3.2€ soit d’un niveau comparable à celui d’un assistant. Il est impossible de savoir comment, combien et de quelle manière un salarié vous coutera dans 5 ou 10 ans.

Si aujourd’hui embaucher un salarié peut sembler être une opportunité financière, cela ne fera que renforcer l’aspect opportuniste de l’embauche.

 

Qui profitera donc de ces salariés ?
Comme souvent si l’on y regarde de plus près, ces salariés profiteront aux grosses structures.
Les cabinets avec 3 ou 4 assistants qui emploieront un salarié en lieu et place d’accueillir un assistant supplémentaire.
Ainsi le salarié aura du travail au quotidien, son coût sera réparti et nous aurons droit à un bel encart sur le site internet de l’ordre pour mettre en avant ceux qui ont sauvé la profession !

 

La fin des assistants ?
Ne pensez vous pas que, in fine, si nous nous mettons à employer des salariés nous mettrons fin au assistanats ?
Comment feront les jeunes diplômés pour « se lancer » ?
Aujourd’hui le statut d’assistant permet à un jeune d’intégrer un cabinet sans frais et de bénéficier de la patientèle, de l’expérience et du matériel du titulaire. Cela permet de simplement de travailler sans avance financière.
Comment feront les futurs assistants potentiels quand nous n’auront plus aucun poste à leur proposer ?
N’oublions pas que le salarié rapportera plus financièrement parlant qu’un assistant. À votre avis que va-t-il se passer ?
Embaucher des salariés, c’est tuer le marché de l’assistanat. C’est remplacer une relation confraternelle par une relation hiérarchisée patron-salarié. Est-ce cela la volonté de l’ordre ? Je vous laisse seul juge…

Avec la limitation de la liberté d’installation liée au dernier avenant conventionnel, l’avenir de nos « jeunes » est non seulement incertain, mais leur santé financière sera mise à mal et j’ai bien peur que leur situation ne devienne vite très compliquée. L’ordre vient peut être de crucifier une frange de notre profession.

Je suis surpris (en fait non…) de la faible réflexion de notre ordre sur ce sujet qui n’est non pas épineux, mais aussi brulant qu’un fer rouge sorti de la forge. Encore une fois, un petit nombre va orienter notre profession dans une impasse sans se soucier des implications directes et indirectes.
C’est dommage, l’idée pouvait être intéressante mais elle aurait mérité un peu plus de débats, de réflexions et de sérieux…

 

La fin de l’exercice salarié ?
Nous l’avons vu avec l’entrée des APA dans les services de rééducation, les structures hospitalières sont prêtes à tout pour diminuer les coûts de fonctionnement.
Que dire d’un organisme qui demande la création d’un salariat de « sous-kiné » ?
Hormis vouloir achever une kinésithérapie salariée agonisante, je ne vois pas bien l’intérêt de pratiquer ainsi…
Que pensez vous que les structures vont faire ? Elles vont embaucher à tour de bras ces gentils salariés que notre ordre viendra tout juste de créer…
Faut-il à ce point faciliter la donne au législateur pour en finir avec notre profession ?

 

L’exercice partiel réel danger ?
J’aimerais apporter à votre esprit une pensée qui m’est chère. Nombre d’entre nous ont peur, à raison, de l’arrivée des praticiens en exercice partiel sur notre territoire.
Cette crainte est parfaitement justifiée. Beaucoup parleront du côté « patient » en avançant le niveau de formation, la sécurité du patient etc…
Cessons d’être hypocrites et regardons aussi la réalité en face. Beaucoup d’entre nous pensent que ces gens nous voleront notre travail et que nous serons avec une concurrence plus que déloyale… Là encore notre ordre devrait commencer à prendre en compte que nous sommes soumis à d’énorme zone concurrentielles et étant bridés par ce code de déontologie désuet et inapproprié, il serait bon de soumettre au gouvernement quelques modifications de celui-ci…

Maintenant soyons objectifs.
Depuis l’abandon par l’ordre du dossier « massage », les salons de massages fleurissent. Les APA, les coach sportifs ont saisi un créneau que nous n’occupions pas et j’irais presque à dire, que par un certain côté, c’est bien fait pour nous.
Mais l’exercice partiel… C’est exercer une partie de nos compétences sans pour l’instant qu’il y ait ni prise en charge par l’assurance maladie, ni prise en charge « complète ». Alors oui, des débordements, il y en aura. Mais globalement, faites une brève étude de marché.
Pensez vous que quelqu’un puisse s’installer à côté de chez vous avec des tarifs non remboursables et qu’il puisse en vivre sur le long terme ?

Ma question est une vraie question, je n’en ai pas la réponse.

Comme tout le monde, je crains l’arrivée de ces personnes. Mais quelque chose au fond de moi me laisse supposer qu’il faut rester très vigilant, mais que nous nous inquiétons peut être pour peu de chose. 
Le vrai risque n’est pas pour l’exercice libéral, mais il est bel et bien pour l’exercice salarié et cela, l’ordre l’a totalement oublié.

Regardons les ostéopathes… Le marché de l’ostéopathie s’effondre de jour en jour. Dérégulation démographique, situation commerciales avouées et pourtant le chiffre d’affaire moyen dégringole d’année en année.
Si certains ont toujours des revenus très conséquents (imaginez votre cabinet mais avec une séance à 70€ au lieu de 18…), des milliers de praticiens cumulent deux activités pour vivre et la réalité est que le chiffre d’affaire moyen est catastrophique.
Ils n’ont pas encore complètement investi l’hôpital, demandons nous pourquoi !

 

Y a-t-il une solution ?
Peut-être…
Soyons constructifs et intelligents.
Je propose d’accueillir ces personnes de plein droit. Conventionnement (sélectif bien sur), non droit à publicité, code de déontologie, exercice libéral avec tous ses inconvénients, possibilité de les accueillir au sein de nos cabinets en tant qu’assistant. Il ne restera que le nom « administratif » approprié à trouver.

Le but est de réduire l’attractivité qu’ils peuvent percevoir de notre système.

Ne serait-il pas plus intelligent de prendre ces professionnels sous notre aile plutôt que de les laisser totalement libre de leurs installations et sans aucun contrôle ?
Car ne rêvez pas, si éventuellement il sera possible de les salarier… rien ne les empêchera de s’installer sans que vous ayez votre mot à dire.

Et ne rêvez pas non plus, si nous ne leur donnons aucune contraintes, de toutes façons ils viendront travailler chez nous. Donc autant les accueillir avec les même contraintes que nous, cela limitera la concurrence au minimum.

Imaginons un acte à 6€. Massage, physiothérapie, gymnastique, balnéothérapie etc… Le tout sous couvert d’une vraie NGAP.

Avec une forme d’assistanat à la clé, nous supprimerions les contraintes du salariat et la personne qui effectue ces actes serait en activité libérale pure.
Il leur faudrait alors 3 fois plus de patients qu’un cabinet de kinésithérapie pour obtenir le même chiffre d’affaire… Bon courage.

Les assistants n’y seraient pas perdants, car entre un « exercice partiel » et un « vrai » kinésithérapeute, dans les mêmes conditions de rétrocession, le choix sera vite fait !

Imaginez si nous eu cette démarche face aux APA… Aujourd’hui nous aurions des « assistants-APA » qui feraient le travail que nous avions délaissé et rapportants une rétrocession à nos cabinet… La situation aurait été à notre avantage. Alors que là…
L’ordre nous a gratifié de contrats de salariat des APA, qu’en est-il aujourd’hui ? Combien de kinésithérapeutes qui aient salarié un APA ?
Cette mesure a été un échec total et cela n’a en rien changé la progression constante des APA. Ils ont investi l’hôpital et ont profité au sein du monde libéral de touts les avantages sans aucun inconvénients… Mais soyons fous, refaisons la même erreur !

 

Parlons un peu politique tout de même...

Il est tout de même une question en suspend… L’ordre est syndical (à lire ici), l’ordre se veut aussi apolitique.
Cependant, plutôt que de se limiter à sa relation particulière qu’il a avec la tutelle, l’ordre a choisi de privilégier son contact avec madame Le Meur, député de La République En Marche.
Or, l’assemblée nationale est justement l’endroit le plus politisé de notre appareil législatif.
Je crains que par cette action l’ordre n’ai affiché un étiquetage politique et par la même occasion, puisqu’il représente l’ensemble de notre profession, nous a tous étiqueté…
Je vous laisse seul juge, mais mon sentiment est que par cette action, l’ordre a commis une erreur majeure et a failli dans sa mission.

Est-ce à dire que l’ordre reconnait allégeance à La République En Marche ? La question est posée…

Je vous avoue que cette manoeuvre d’impliquer un député de la république pour énoncer un projet a une porté politique forte.
Espérons que madame la ministre ne s’offusque pas. Espérons que l’ensemble de notre profession que représentent l’ordre ne soit pas stigmatisée.

Il est parfois de petits actes qui ont d’énormes conséquences… Et malheureusement c'est bel et bien toute la profession qui va en payer le prix sans qu'il n'y ait aucune contestation possible... c'est ça la démocratie.

 

Vincent Jallu