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Vendredi 28/04/17 a eu lieu, en marge des JFK 2017, un colloque organisé par le conseil de l'ordre sur la notion d'urgence.

À l'annonce de celui-ci, j'ai tout de suite éprouvé une certaine satisfaction quant à la prise en charge des urgences par notre profession. En effet, je considère que c'est par ce type de soin que nous augmenterons notre popularité tant au niveau des patients que des pouvoirs publics.

Se rendre plus indispensable dans le paysage médical étant fondamental pour pérenniser notre profession.

Mon constat est que notre profession vit des jours difficiles. Les négociations conventionnelles sont un échec, la situation à l'hôpital n'est guère mieux, les attaques par les autres professions sont nombreuses et nous nous devons de défendre notre territoire.

En quelques mots, la kinésithérapie va mal...

En injectant dans notre profession du dynamisme autours d'actes "nouveaux", il y avait moyen de relancer une profession qui se dirige vers une impasse.

 

Les faits

Depuis la parution le 26/01/16 de la loi de modernisation de notre système de santé, il est acté que le kinésithérapeute peut en l'absence d'un médecin, accomplir les premiers actes de soins nécessaires en masso-kinésithérapie.

Je m'étais félicité qu'assez rapidement certains syndicats et que l'ordre commencent à s'intéresser à ce phénomène.

Il aura tout de même fallu attendre plus d'un an pour qu'une réunion sur le thème réunissant tous les acteurs autours d'une table pour méditer sur le sujet se fasse.

J'avais moi même écrit un article sur le sujet en espérant que certains puissent comprendre l'importance du thème, cliquez-ici.

 

Après la satisfaction, la déception...

Qu'est-il ressorti de ce colloque ?

Et bien, il faut l'avouer... Pas grand chose.

On nous apprend que nous pouvons prendre en charge les urgences... Jusque là, nous le savions déjà. Et quoi d'autre ?... Rien.

La prise en charge n'est pas couverte par l'assurance maladie et donc en libéral ces actes seront en non-rembousable (NR).

Cette annonce renforce la médecine à deux vitesses. En effet, le patient qui a les moyens pourra aller voir son kinésithérapeute, les plus démunis ne le pourront pas.

L'accessibilité du soin par tous doit être notre priorité.

Je suis un fervent partisan de la pratique des soins NR car j'estime que compte tenu de notre avenir qui se dessine, notre survit financière devra en passer par là.

Cependant je m'inscrit totalement en faux contre le fait de rendre ces urgences sous le coup des soins NR.

Les urgences doivent être accessibles à tous. Cela est l'éthique même d'une profession de santé. Et je ne pense pas que ce soit très glorifiant pour notre profession de définir les soins d'urgence comme des soins de "confort" accessible uniquement par une frange de la population.

Le conseil de l'ordre a-t-il seulement considéré la position du patient dans la rédaction de son avis ?

 

La définition de l'urgence

Elle est simple... Cela reste défini entre le patient et le praticien.

"C'est urgent, j'ai piscine dans une heure"... Voilà l'urgence masso-kinésithérapique.

On se demande pourquoi les différentes spécialités médicales, sous couvert d'avis médicaux-légaux ont tous définis leurs propres urgences sous la forme de consensus... Cela ne doit servir à rien, soyons en sur.

Merci pour cette belle définition qui sort notre action du cadre du "vrai" soin. Avec une telle position, il est fort à parier que nous allons sortir du champ des professions de santé si cela continue...

 

Et les salariés dans l'histoire ?

En effet, cette position du conseil de l'ordre a le mérité d'exister, mais a-t-il considéré l'exercice salarié dans son point de vue ?

La pratique d'actes NR est-elle autorisée au sein des services à l'hôpital ?

N'est-ce pas clivant pour notre profession d'avoir d'un côté les libéraux qui pourrons effectuer des soins d'urgences sous couvert d'actes NR et d'un autre côté les salariés qui seront totalement bridés par leurs institutions ?

Comment cette mesure pourra-t-elle s'inscrire chez nos confrères salariés ?

À mon sens, elle ne le pourra pas...

Les salariés pourront aller dans les services d'urgences des hôpitaux et effectueront les premiers actes de masso-kinésithérapie. Et cela ne sera pas facturé en NR mais au titre du forfait.

Là encore une contradiction. Cela voudra dire qu'à l'hôpital le soin sera pris en charge par l'assurance maladie, mais pas en libéral...

Dans tous les cas, il me semble que le conseil de l'ordre n'a même pas envisagé une seule seconde l'exercice salarié.

 

La formation ?

Pour l'instant, pas un seul mot sur la formation ni sur les compléments de formation nécessaires et indispensables pour prendre en charge les urgences.
Je suis très étonné de ce silence.
Comment garantir la sécurité du patient si le professionnel n'est pas formé à minima au diagnostic d'exclusion et au diagnostic différentiel ?

Nous verrons bien si d'ici quelques temps, si nous voyons fleurir des formations sur le sujet, et si au sein même de la formation initiale des modules de formation font leur apparition...

 

La concurrence

Lors de la parution de mon article sur les actes NR (à lire), je me suis aperçu sur les réseaux sociaux que la position quasi de monopole sécurisé du kinésithérapeute le confortait dans une forme d'immobilisme et de peur de la concurrence.

Avec ce que nous propose le conseil de l'ordre, le kinésithérapeute qui prendra en charge directement les urgences sera en concurrence directe avec les thérapeutes manuels, les ostéopathes etc...

Nous verrons bien comment tout cela finira par s'articuler, mais j'ai bien peur que ce ne soit pas à notre avantage...

 

Les examens complémentaires et le décret d'actes ?

Là encore, je pensais qu'en se penchant sur le sujet des urgences, serait mis sur le devant de la scène l'augmentation de notre droit à la prescription. 

En effet, la prescription de radios par exemple, est limité par deux faits. La prescription de dispositifs et d'examens médicaux, et, le parcours de soins coordonnés.

Si le premier fait est "contournable", à savoir que même si un kinésithérapeute n'est pas légalement autorisé à prescrire une radio, le radiologue peut, sous couvert d'urgence, auto-prescrire un acte; cependant le second point n'est pas contournable. Si le patient veut être pris en charge par l'assurance maladie, il doit suivre le parcours de soins coordonnés.

En effet, pour bénéficier de la prise en charge au sein du parcours de soins coordonnés, il faut que les actes soient prescrits. Le radiologue a une dérogation en ce qui concerne les urgence. Or, en radiologie, un consensus a été obtenu sur les dites urgences. Ainsi une entorse de cheville sans facteurs aggravant à J+2, n'est plus considérée comme une urgence. De fait techniquement, si le radiologue suit à la lettre ses recommandations, il ne peut pas considérer qu'une entorse de cheville à J+2 soit une urgence et ne peut donc pas prescrire dans le cadre du parcours de soins coordonnés les clichés.

Alors oui, il est vrai, travaillant moi-même avec des radiologues, certains sont "complaisants"... mais ils sont eux aussi soumis à des contrôles stricts et de plus en plus sévères par l'assurance maladie. Ces "complaisances" disparaitrons.

Que dire de la prescription des éléments nécessaires à la réalisation de la consultation ? Le kinésithérapeute facturera les contentions utilisées, la galce appliquée ou encore le sérum physiologique pour les prises en charges respiratoires ?

Dommage de ne pas y avoir pensé avant... 

La seule solution pour éviter ces écueils, aurait été d'inscrire des examens complémentaires dans la listes des éléments prescriptibles par le masseur-kinésithérapeute, ainsi que l'ensemble des dispositifs utilisables au cours de cette consultation d'urgence.

 

Conclusion

Si il y avait une annonce à faire elle aurait été de dire que l'ensemble des syndicats et le conseil de l'ordre s'étaient réunis, qu'il y avait eu un consensus sur les urgences, que les syndicats allaient préparer un texte pour la caisse nationale d'assurance maladie et la direction générale de l'offre de soins afin de définir une véritable consultation d'urgence rémunérée à la hauteur de ce qu'elle mérite, que notre décret d'actes et notre liste des éléments prescriptibles avait été évoqués, que le ministère de l'éducation avait été consulté pour rajouter la formation nécessaire au sein de notre formation initiale et que l'ensemble des acteurs de la profession avaient pris la mesure de l'engagement...

Et bien non, cela n'a pas été le cas, malheureusement.

Le résultat de ce colloque me semble sans grande ambition et espérons que les syndicats sauront s'emparer de ce sujet hautement important pour notre profession.

La création d'une véritable consultation d'urgences en masso-kinésithérapie est la seule solution envisageable, tout le reste ne serait qu'effet de manche.

 

Vincent Jallu