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Une fois n’est pas coutume, je vais me faire l’avocat du diable. En cette période où nous sommes attaqués de toutes part, défendre notre profession est indispensable. Et toutes les volontés d’union de l’ensemble des structures nous régissant sont les bienvenues et doivent être soutenues.

Cependant il faut aussi faire notre autodafé et avoir une analyse critique de notre situation. Et si personne n’ose le dire… Je vais le faire.

 

Nous n’avons pas su nous rendre indispensables

Le constat majeur que je puisse faire est celui-ci.

Nous ne sommes pas indispensables. Donc nous sommes remplaçables.

Par exemple, la physiothérapie qui est actuellement en cause vis-à-vis des chiropracteurs. Vous êtes vous demandé si cette physiothérapie était notre exclusivité ?

Et bien, sachez le… la physiothérapie n’est protégée par aucun texte. Seuls quelques actes techniques sont sous le couvert de telle ou telle profession.
La notion d’exercice illégal de la masso-kinésithérapie est extrêmement spécifique et je suis au regret de vous informer que nous n’avons plus aucune exclusivité technique.

N’importe qui peut acheter un appareil d’électrothérapie et l’utiliser à volonté. D’ailleurs les fabricants ne s’en cache pas. Ils ont des gammes « grand public » et des gammes « professionnelles ». Et n’importe quel particulier, si il y met le prix, peut acheter un appareil dit « professionnel ». Regardons ce qui s’est passé avec les « aspirateurs à graisse ». La société L plus loin P et juste après G, a pleinement profité du marché des kinésithérapeutes et quand les esthéticiennes se sont intéressées au problème, bizarrement une gamme spécifique est née et cette société a vendu des machines aux esthéticiennes. Et qu’avons nous fait ? Nous avons contemplé cela sans rien faire, car nous ne pouvions rien faire.

Aujourd’hui les centres de cryothérapie fleurissent… et ? Nous contemplons cela sans rien faire, car nous ne pouvons rien faire !

Oui, nous pouvons utiliser la cryothérapie à visée thérapeutique. Mais si votre voisin utilise la cryothérapie sans visée thérapeutique, il en a le droit.

Nous n’avons pas su instaurer des exclusivités techniques. Nous nous sommes toujours caché derrière la notion de thérapeutique. Aujourd’hui nos concurrents utilisent les mêmes outils que nous, mais sans prévaloir de la notion de thérapeutique. 

Au registre du « nous n’avons pas su nous rendre indispensables », il y a une grande part de notre responsabilité dans la réponse au patient.

Sous prétexte que nous avions un pseudo-monopole, nous avons rempli nos cabinet de patients qui n’ont pas forcement réellement besoin de soins. Sous couvert de tarifs conventionnels et de prescriptions quantitatives, nous finissons toujours les 10 séances prescrites alors qu’au bout de 6 ou 7 séances cela pourrait être clos. Sous couvert de « thérapeutique », nous avons totalement délaissé toute une clientèle (je n’ai pas peur du mot) qui recherche « autre chose », plus axée sur le « bien-être ».

Quand j’étais étudiant, sur certains terrains de stage, il était « connu » que l’on passait plus de temps à la machine à café qu’auprès des patients. Inutile de se demander pourquoi notre image, auprès des autres professions de santé et plus généralement auprès des institutions, n’est pas très bonne.

Plus récemment, j’ai pu voir dans un service de réanimation des infirmières faire la mobilisation des patients. Et quand je leur ai demandé « y’ pas de kiné dans le service ?» on m’a gentiment répondu « si, mais ils ne sont jamais là quand on a besoin d’eux… donc on le fait à leur place ». C’est tout de même dommage d’entendre cela… 

 

Le piège des données de la science…

Si sur le fond respecter les données de la science est une excellente chose, dans notre situation c’est un piège catastrophique. En effet je pense que 95% de nos actes n’ont aucune validation scientifique, pour ne pas dire plus...

Nous sommes donc dans une situation où, nous ne devrions pas pratiquer d’actes n’ayant pas de fondement scientifiques, nous en exerçons quand même par manque de littérature, et parallèlement on nous interdit d’autres actes.

Comment pouvons nous défendre la réalité du fait qui est que nous voulons, par exemple, garder l’exclusivité d’appliquer du chaud pour détendre une contracture, alors que cela n’a aucun fondement scientifique à cela et que donc théoriquement nous ne devrions pas le faire ?…

Voilà donc la situation paradoxale dans laquelle nous sommes.

Notre ordre s’est placé sur le domaine de la répression au niveau de la reconnaissance scientifique. En effet, publication à foison sur les « fakemedecines », acharnement sur les réseaux sociaux sur la même thématique, commande d’analyses coûteuses sur l’ostéopathie concernant des actes et techniques qui ne sont pas directement dans notre décret d’actes mais rattachées à un titre partagé etc…

Seuls point positifs, la reconnaissance de la puncture sèche (dry needling) et une petite mise en avant sur l’hypnose.

Cela fait longtemps que je réclame un « catalogue » des techniques utilisées. Je l’ai encore redis (à lire ici), le conseil de l’ordre des médecins fait confiance aux professionnels pour organiser les soins. Notre ordre s’est senti obligé d’interdire des pratiques sans accordé sa confiance aux professionnels. Nous sommes dans une logique limitante et enfermante.

C’est un signe très fort qui indique au législateur que notre profession est immature et que lui non plus ne peut avoir confiance dans les professionnels.

Voilà, donc officiellement, le kiné du futur fera donc de la puncture sèche, un peu d’hypnose en sachant que cette activité n’est du tout de notre exclusivité et… rien d’autre. Tout le reste, vous pouvez l’oublier. Voilà la kinésithérapie que l’on nous propose. et bien c’es justement ce qu’il ne faut pas faire. Il faut prendre le problème sous un autre angle beaucoup plus intelligent.

 

L’universitarisation

Nous l’avons vu (à lire ici), les infirmières vont accéder au grade master par le biais d’une pratique avancée. Il me semble illusoire aujourd’hui de croire que nous pourrons avoir un grade master sans pratique avancée.

Il n’est pas juste de penser que notre salut tient dans l’universitarisation. Soyons clairs, c’est une étape indispensable. Mais le grade master n’est pas acquis loin de là et si nous ne comptons que là dessus pour évoluer, alors nous sommes bien mal partis.

Sans compter que, dans l’exemple des Chiropracteurs, n’oublions pas qu’ils avaient le niveau 1 du RNCP bien avant nous. N’oublions pas non plus qu’ils ont 300 ECTS de validées… Donc à toutes celles et tous ceux qui pensent que les « chiros » sont des « sous-doués » de la médecine, attention messieurs-dames, il y a plus d’équivalences mondiales dédiées aux chiropracteurs qu’aux masseurs-kinésithérapeutes.

 

Que faire ?

J’enfonce le clou et je redemande à notre ordre de prendre ses responsabilités.

Tous les ans, les médecins ont des guides de prescriptions et de bonnes pratiques. Ils peuvent s’appuyer sur des éléments fiables pour organiser leurs soins.

Nous devons donc mettre en place un réel catalogue de nos actes.

4 catégories.

Les trois premières catégories resteraient totalement accessibles aux praticiens et comme l’indique le conseil de l’ordre des médecins, leurs pratiques seraient à la discrétion des praticiens dans la limite de l’intérêt du patient. Le thérapeute agit en son âme et conscience.

Une fois ce catalogue clairement établi. Organisons ensuite, certainement via le collège de la masso-kinésithérapie (CMK) par exemple, l’analyse impartiale de la littérature. Le travail sera colossal. Technique par technique. Et régulièrement, une technique est passé au crible.

Le premier effet de cette démarche sera que les gentils laboratoires qui veulent nous vendre du vent à 25 000€ avec des « laséromachins » ou des « ondedechoctruc » commenceront à arrêter de nous pipeauter avec des études bidons.

Le second effet sera qu’enfin notre esprit au lieu d’être immobilisé par une politique limitante, sera ouvert et en mouvement.  Et comme chacun sait, le mouvement… c’est la vie. Nous pourrions commencer à avoir une réelle dynamique dans nos pratiques.

Le troisième sera de démontrer aux pouvoirs publics notre maturité scientifique et de pouvoir commencer à organiser notre pratique exclusive et de nous rendre indispensables dans le parcours de soin du patient.

Enfin, dans les instituts de formation, l’information serait claire dès le départ. Les étudiants auraient des piliers et des ancrages thérapeutiques fiables et le discours serait cohérent. L’homogenéité serait de mise.

Les organismes de formation continue seraient eux aussi obligé de se mettre au goût du jour et arrêteraient peut être de nous vendre tout et n’importe quoi.

Mais pour cela, il faut avoir une réelle volonté de se remettre en question. Une réelle volonté d’arrêter de se regarder le nombril. Une réelle volonté de dire « la kiné respi sur une bronchiolite, est-ce que ça sert réellement ? », « l’AFE dont certains fondements sont basé sur une étude faite sur une dizaine de moutons, est elle réellement une technique de pointe ? », « une contracture existe t-elle réellement ? », « le chaud, humide, sec, en infra-rouge, a-t-il une réelle efficacité sur la dite contracture ? », « le massage a-t-il un intérêt sur une lombalgie », « les étirements, est-ce que ça sert à quelque chose » « pourquoi les ultras-sons permettent de fragmenter des calculs ou d’organiser le passage de molécules au travers de la barrière hémato-encéphalique alors que leur utilisation en kinésithérapie est largement controversée » etc, etc, etc…

Alors oui, dans un premier temps, il y aura 5 ou 6 techniques dans la première catégorie et au moins 200 dans la troisième. Mais c’est à nous de faire que la tendance s’inverse.

Ce catalogue, contrairement aux avis de l’ordre, serait vivant et évolutif en fonction de l’avancée des données de la science.

Le CMK pourrait dans un premier temps former une équipe sur l’ensemble du territoire pour recueillir, lire et analyser les publications. Ainsi, avec les moyens modernes un e-learning sous couvert de DPC pourrait être mis en place. Nous aurions alors une quantité de « lecteur » beaucoup plus conséquent ce qui permettrait d’avoir une couverture plus importante et d’aller plus rapidement dans l’élaboration du catalogue.

Mais là encore tant qu’une poignée seront convaincus qu’il sont les « maitres du temple » et qu’il ne faut surtout pas ouvrir les voies de la connaissance à celles et ceux qui ne sont pas adoubés, la volonté ne sera pas forcement là…

Une fois ceci accompli, nous pourrons commencer à discuter de notre évolution au sein du monde scientifique et peut être aller vers une pratique avancée qui nous permettra d’évoluer vers un grade master, et pourquoi pas vers un statut de type « paramedics » anglo-saxon.

 

Conclusion

Je soutiens le mouvement de protestation et oui je suis très heureux de voir enfin tous nos dirigeants assis autours d’une table.

Mais je ne peux m’empêcher de penser que ces même dirigeants connaissent les problèmes depuis des années, que nombre d’entre eux profitent gentiment du système et ou se trompent dans la gestion du problème. Et je ne suis pas sur que ces dirigeants aient réellement mis tous les moyens nécessaires pour que nous n’en arrivions pas là où nous en sommes.

Pourquoi toutes les professions autours de nous se restructurent et avancent dans la professionnalisation et pourquoi nous, nous en sommes encore à l’ère des dinosaures en nous regardant le nombril ?

Il est donc important pour nos dirigeants d’arrêter de renouveler les mêmes erreurs et de commencer à réellement défendre les intérêt de la masso-kinésithérapie.

La masso-kinésithérapie est à un virage important de son développement.

Notre polyvalence a fait notre faiblesse. Seule notre notion thérapeutique est protégée mais aucun de nos actes ou de nos techniques de sont de notre monopole. Nous n’avons aucune exclusivité.

Il va donc être indispensable d’avoir un positionnement clair et déterminant. Soit nous axons notre activité vers le thérapeutique, et il faudra apporter une notion scientifique que nous n’avons pas encore pour aller vers l’excellence et montrer notre plus-value. Soit nous nous orientons vers le non thérapeutique et il faudra arrêter le nombrilisme et accepter que nous sommes là sur un marché commercial dont les seuls lois sont celles de la concurrence. Soit nous continuons à avoir cette politique ambivalente du « cul entre deux chaises » et il faudra en accepter toutes les conséquences.

Je pense qu’il est temps que nous nous engagions dans la voie scientifique en ayant à l’esprit de ne pas limiter les professionnels dans leur pratiques. Ceux qui souhaitent avoir une activité secondaire pourront le faire en acceptant les lois de la concurrence et en ayant des possibilité déontologiques élargies et adaptées à cette concurrence.

Il faut ouvrir le débat, consulter l’ensemble des kinésithérapeutes et organiser les réformes structurelles internes nécessaires. 

 

Vincent Jallu