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Il y a 15 jours a eu lieu le colloque de l’ordre ayant pour thème « sauvons la kinésithérapie salariée » (vous pouvez revisionner l’intégralité ici). Je vous l’avoue, je suis resté quelque peu « sur ma faim ».

J’avais deviné ce thème il y a plus d’un an. Et comme je suis joueur je vous prédis le thème de l’année prochaine, « les fakemeds » !... Nous verrons bien.

Redevenons sérieux quelques instants. Après la parution du « livre blanc » et ses 20 propositions pour sauver la kinésithérapie salariée (à lire ici), beaucoup de propositions allaient dans le sens de revalorisation mais sans jamais proposer de financement. D’autres sont plus que pertinentes et je vais me permettre d’argumenter dans leur sens en ajoutant quelques autres propositions.

 

La disparition du mcmk, peut être l’origine du problème

Si cet acronyme ne signifie rien pour vous c’est normal, je vous parle du Moniteur Cadre Masseur Kinésithérapeute qui existait il y a plus de 20 ans.

Ce MCMK était kinésithérapeute et savait déployer au sein des équipes des projets, des dynamiques et encadrait tout cela.

Malheureusement les MCKM sont devenus « cadres de santé » et encore une fois, la polyvalence a eu raison des équipes.

Ainsi les cadres infirmiers ont su beaucoup mieux tirer leur épingle du jeu et sont devenus majoritaires. Des équipes de kinésithérapeutes se sont donc vues être sous la tutelles d’un cadre de santé d’origine infirmier et il faut l’avouer la dynamique au sein des équipes s’est affaibli.

C’est ainsi qu’aujourd’hui il est malheureusement réel de voir des équipes de kinésithérapeutes sans réel projet de rééducation, sans réelle implication au sein des services avec de plus en plus de professionnels qui ne sont plus « attitrés » à un service, mais qui telle une abeille, va butiner de ci de là laissant les kinésithérapeutes salariés quelque peu en errance dans l’hôpital.

Car le problème est bien là. Aujourd’hui trop de kinésithérapeutes ne sont que des « prestataires » multi-services qui bien souvent n’assurent que la « respi » ou presque.
Et si les études présentées lors du colloque montrent que les temps d’hospitalisation peuvent diminuer en présence de kinésithérapeutes, ce que personne n’a posé comme question c’est « est-ce que cela change si un autre professionnel fait le boulot du MK ou est-ce que le MK apporte une réelle plus value par rapport aux autres professionnels en place ? »

Car la réalité du terrain c’est celle-ci.

Les Aide-soignantes font les verticalisations voir les marches, les infirmières font tout le travail de prévention autours de l’alitement. Les progrès des pratiques chirurgicales, les réductions de temps d’hospitalisation ont fait que même dans des services d’orthopédie les kinésithérapeutes disparaissent.

Et soyons clairs, les progrès de la pharmacologie vont faire et font que même des domaines comme la « kiné respi » doivent craindre le pire. 

Le fait est que la disparition des kinésithérapeutes dans l’encadrement et dans la hiérarchie a fait que nous avons perdu beaucoup de sens à notre pratique.

C’est pourquoi les recommandations 10, 11 et 12 du livre blanc (Créer une filière de rééducation cohérente, avec une autonomie vis à vis de la filière infirmière, et dotée de sa propre hiérarchie, permettre à un kinésithérapeute d’être nommé responsable de certaines unités fonctionnelles en lieu et place d’un praticien hospitalier, Intégrer les kinésithérapeutes à la commission médicale d’établissement) sont très pertinentes et devraient être mises aujourd’hui en relation avec d’éventuelles pratiques avancées.

 

L’ouverture des plateaux techniques

La plus grosse erreur dans l’attractivité au sein de l’hôpital a été de croire que l’on pourrait attirer les libéraux en ouvrant les plateaux techniques à leur usage.

En effet, ce qu’il faut faire, c’est l’inverse !

Il faut permettre aux salariés d’avoir une activité libérale au sein de l’hôpital. Et j’irais plus loin puisque nous parlons « attractivité ». Cette activité libérale doit être exonérée de charges pour complémenter la recommandation 19 (assouplir les conditions de cumul d’activité et simplifier les démarches administratives nécessaires. Permettre aux kinésithérapeutes de réaliser un exercice privé à l’hôpital).

Absence de loyer, absence d’urssaf, absence de TLE. Seule la cotisation retraite pourrait intervenir.

Ainsi un salarié avec disons un minimum de 3/4 temps hospitalier, pourrait bénéficier du plateau technique et facturer les « consultations externes » en activité libérale exonérée.

Ainsi avec 2 consultations par jour (1h) le salarié peut espéré environ 600€ par mois net (Amk moyen à 8, carpimko soustraite et 5% de frais pour le logiciel métier et matériel informatique).

Pour l’assurance maladie l’opération est blanche. En effet les soins sont de toutes façons effectués. Qu’ils le soit en libéral de ville ou en libéral à l’hôpital, le coût est identique.

L’exonération de charge ne coute rien directement.

Seul l’hôpital perdrait un peu sur l’usure du plateau technique. Mais si le système fonctionne, un « loyer » modique pourrait être envisagé à terme.

 

Remplacer l’encadrement perdu

En plus des propositions du livre blanc concernant la hiérarchisation et les perspectives de carrière, il faudrait peut être expérimenter d’autres ressources.

Pourquoi ne pas profiter de l’analyse des syndicats pour ré-insuffler des projets de rééducation ? En effet la kinésithérapie n’intéresse aucune grosse centrale syndicale, soyons réalistes…

Par contre nos syndicats professionnels pourraient apporter un réel plus à l’hôpital. En effet, les syndicats de plus en plus oeuvrent en libéral conjointement avec les ARS. Pourquoi ne pourraient ils pas faire de même au sein du monde salarié ?

L’action ne serait pas stricto-sensu « syndicale » mais plus dans la perspective « d’apporteur de cohésion ». Comment organiser et coordonner le soin en partant d’un service, en généralisant à la structure et en l’englobant à l’ensemble salarié-libéral. 

De la même façon, les MK salariés pourraient profiter de l’analyse des URPS.

En effet ces dernières s’inscrivant dans les projets territoriaux de santé et sont pleinement impliqués dans les démarches de santé publique ont montré dans les régions au niveau des libéraux l’importance d’avoir des projets communs.

Et même si leur mission première n’est pas la kinésithérapie salariée, nous pourrions réfléchir à créer une structure identique adaptée au monde salarié qui pourrait jouer ce rôle d’ « apporteur de cohésion » à tous les échelons pour redonner des projets aux kinésithérapeutes salariés et redonner du sens à leur pratique, plutôt que de n’être que des intervenants ponctuels.

L’idée serait de faire une sorte d’audit par l’URPS, son équivalent salarié ou même par un syndicat pour recadrer l’équipe, démotiver les troupes et apporter une ligne conductrice.

 

La profession d’aide kiné

Depuis quelques temps, certainement pour « recaser » les professionnels européens en situation d’exercice partiel, l’idée de créer un aide kiné a fait son apparition.

Si sur le papier cette proposition est intéressante, deux questions subsistent.

En effet, toute création de poste coûte. Comment financer 500 ou 1000 postes supplémentaires ?

Et si c’est pour remplacer un poste de MK par un poste d’aide kiné, alors cela sera sans moi. Je ne participerais pas à l’élimination des kinésithérapeutes de l’hôpital. Que toutes celles et ceux qui sont pour la création de cet « aide kiné » aient bien cela à l’esprit… ils vont organiser le démentellement de la kinésithérapie hospitalière.

Il est estimé qu’environ 3000 postes de kinésithérapeutes sont vacants. Ets-ce qu'en rajoutant des centaines de postes d'aide kiné cela va y changer quelque chose ? Sincèrement je n'y crois pas un instant.

 

Intégrer les K1-K2 à l’hôpital

Alors si il est bien une erreur à ne pas faire c’est bien celle là.

Comment créer une main d’ouvre gratuite sans valoriser les professionnels en place ?

Autre question, déjà que d’autres professionnels ont tendance à « remplacer » les kinésithérapeutes au sein des services (APA, AS…), que penser de l’image que nous allons véhiculer si nous montrons que des K1 sans grande expérience ni formation (désolé d’être réaliste) réalisent des actes qu’un titulaire aurait pu faire ?

Et bien la réponse est simple, nous allons montré que le titulaire n’a pas besoin d’être hautement qualifié pour réaliser ces actes. Et nous allons donc renforcer l’attitude des gestionnaires à vouloir nous remplacer par des personnels moins qualifiés.

Alors oui, ceux qui pensent qu’il vaut mieux avoir des K1-K2 en place plutôt que des « exercices partiels » ou même des APA, ont raison sur le fond, mais pas sur la forme. Envoyer un tel signal serait, je le redis, très mauvais pour l’image de la profession.

Autre point, qui pour « encadrer » ? Avec effectivement 3000 postes vacants, comment va t on faire ? Car si tout le monde semble d’accord pour valoriser l’action du tutorat, comme faire celle-ci si les postes sont déjà vacants ?

La réalité c'est que l'hôpital va saisir l'opportunité pour mettre en place des aides-kinés et des étudiants en lieu et place des postes vacants !

Non sincèrement je ne suis pas convaincu, dans cette optique, de l’intégration des K1-K2, que ce soit sous la forme d’aides-kinés ou  sous la forme de stagiaire.

Que l’on puisse les intégrer et les valoriser face aux européens ayant des autorisations d’exercice partiel, oui, entièrement pour, mais pas dans l’objectif de pallier au manque de kinésithérapeutes salariés.

 

Les propositions des syndicats

Il faut l’avouer nos syndicats « libéraux » ne sont pas très impliqués dans la kinésithérapie salariée. Heureusement quelques autres formations syndicales étaient présentes pour rehausser un peu le niveau d’implication.

L’intervention de l’UNKAM n’a pas apporté de réelle solution mais a soulevé un point important. De nombreux mal voyants quittent l’hôpital car l’accessibilité aux personnes en déficit visuel n’est plus assurée ! Les logiciels ne sont plus compatibles avec les outils indispensables aux mal voyants.

La FNEK a principalement soulevé le problème de l’endettement des étudiants relatif à la hauteur des frais de scolarité en argumentant que les étudiant ne gagnaient pas assez d’argent en sortie de diplôme pour rembourser leurs emprunts.

Si j’appuie totalement ces propos, je reste dubitatif concernant l’impact sur la kinésithérapie salariée. Toutes les études le montrent, Ce n’est pas tant le nombre de primo-salariat qui diminue mais la tenue dans le temps. Le problème est bien un soucis de fidélisation et pas un soucis d’adhésion.

À mon sens le CNKS a proposé l’intervention et l’analyse la plus pertinente du lot. Recadrant d’emblée l’exercice salarié qui n’est pas que hospitalier. Présentant la réalité du fait que c’est bel et bien la fidélisation à l’hôpital qui pose soucis et mettant en avant les pratiques avancées qui effectivement est un vieux dossier et que nous allons effectivement rater !

Autre point soulevé très important à mes yeux, la recherche qualité clinique. C’est un point à garder à l’esprit car je trouve que notre profession s’en écarte dangereusement tous les jours…

Si à un moment Alizé était le syndicat le plus impliqué auprès des kinésithérapeutes salariés, son ancien président Didier Lantz ayant même abreuvé largement le « livre blanc », je fus déçu de voir que ses propositions ne sont plus appuyées par Alizé et malheureusement le versant salarié semble largement délaissé.

Les trois propositions d’Alizé sont donc, augmenter la rémunération des salariés à la hauteur des rémunération bac+5. Diminuer les frais de scolarité et créer des postes de MK au sein des urgences pour faciliter le triages des patients.

Qui financera tout cela alors que l’hôpital est en déficit de plus d’un milliard par an ? Le rehaussement des grilles salariales est de l’ordre d’une centaine de millions d’euros et l’implication des MK dans le triage aux urgences coutera plus cher que ce qu’il rapportera. Quant aux frais de scolarité, comme évoqué à propos de la FNEK, c’est impératif, mais cela n’apportera pas grand chose à la fidélisation au monde salarié.

Axant son argumentaire surtout autours de l’évolution de carrière et le tutorat, si les deux semblent intéressant, je reste prudent.

En effet, quelle est l’évolution de carrière en libéral ? Il n’y en a pas. Ce qui fait venir les salarié dans le monde libéral c’est l’aspect financer. Et quand ils en ont marre des contraintes libérales, ils retournent en salariat.

Et si la pyramide des âges du monde salarié est ce qu’elle est (beaucoup de gens entre 22 et 35 ans puis de 55 à 65 ans et globalement pas grand monde dans la tranche 35-55 ans), c’est certainement à cause de cela.

Concernant le tutorat, il faut déjà avoir des MK pour encadrer les stagiaires. Or il manque 3000 MK ! De plus l’action de tutorat est une action personnelle. Tout le monde n’a pas forcement la « fibre » pour encadrer des stagiaires. 

Désolé de le dire, mais c’est l’intervention qui m’a le moins convaincu.

Et globalement je vais me positionner en disant qu’aujourd’hui je trouve que les étudiants sont en décalage. Tant par rapport au monde salarié que libéral.

Partisan des aides-kinés, de l’intégration des K1-K2 à l’hôpital mettant en avant le tutorat. M’étant déjà exprimé sur le sujet, je n’argumenterais pas plus avant.

Il suffit de se promener sur les réseaux sociaux pour voir à quel point les nouveaux diplômés sont perdus dans tous les méandres administratifs et financiers de l’univers libéral (je vous rassure, j’étais dans la même situation qu’eux en sortie de diplôme).

La kinésithérapie elle même, de part sa polyvalence tant de mode d’exercice que de pratiques, fait qu’appréhender ce qu’est la kinésithérapie n’est pas chose simple.

je dirais que globalement les IFMK aujourd’hui sont très axés « recherche technique » négligeant ce que le CNKS a mis en avant, la qualité clinique. Les IFMK ont peut être perdu le côté « humain »…

Le fait est que j’ai perçu un décalage important entre le monde de l’enseignement de la kinésithérapie et les réalités de terrain.

Très beau discours sur les problématiques d’avenir, sur ce qu’attend le patient. Cependant, aucune proposition concrète ni solution envisagée.

Malheureusement absents… Nous ne connaitrons pas le point de vue de la FFMKR sur ce sujet pourtant de la plus haute importance.

Lors des propositions des syndicats, une question a été posée en relation avec la Belgique. En effet, le kinésithérapeute soulignait qu’en Belgique il y a beaucoup plus d’IFMK (pardonnez moi cette imprécision), des règles encadrant le libéral plus strictes et peu ou pas de pénurie hospitalière.

Le secrétaire général de l’ordre a d’ailleurs souligné que la densité de kinésithérapeutes en Belgique était presque le double de celle de la France.

J’appuie totalement cette proposition, pourquoi ne pas augmenter le nombre de kinésithérapeutes avec conjointement, comme en Belgique, imposer un quota de patient journalier. Ainsi la dépense serait maitrisée, les cabinets usines seraient supprimés et le nombre de professionnels en hausse ce qui permettrait de pourvoir les postes vacants. 

 

Un point sur la recherche

Beaucoup d’intervenants ont parlé de la recherche en kinésithérapie, de l’évolution du salarié pour tendre vers la recherche etc…

J’attire cependant votre attention, car au jour d’aujourd’hui nous n’avons toujours pas le grade master. Et les propos récents du ministère concernant la suppression du numérus clausus avec parallèlement une allusion sur le fait que la kinésithérapie est de niveau licence, me font penser que le master n’est pas encore forcement acquis.

Donc avant de parler doctorat, parlons master !

Et si la recherche est un pas obligatoire pour émanciper notre profession de l’ensemble des vendeurs de rêves et pseudos-pratiques inutiles et inefficaces, la filière ne semble pas encore prête.

 

Conclusion

L’ensemble des propositions montre que nos têtes pensantes n’ont toujours pas compris que l’exercice salarié manquait d’attractivité mais surtout de fidélisation. Et aujourd’hui si nombre de kinésithérapeutes vont vers le libéral c’est principalement pour des raisons financières.

Et ce n’est pas en « sous-traitant » la kinésithérapie que celle-ci ressortira revalorisée.

Pour rendre quelque chose attractif, il faut le valoriser, il faut le mettre en avant.

Il faut aller dans le sens des études qui montrent que notre spécificité apporte quelque chose.

Je ne pense donc pas que montrer que l’on peut se faire remplacer par des étudiants ou des « demis-professionnels » soit une bonne chose.

Cette proposition n’améliore pas l’attractivité mais au contraire tend à nous rendre remplaçable.

Il faut réinjecter une dynamique d’encadrement « kinésithérapique », redonner du sens aux pratiques et aux équipes. 

 

Vincent Jallu