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Si vous ne l’avez pas encore lu, le syndicat Alizé a fait paraître un article (à lire ici) concernant sa rencontre avec le député Thomas Mesnier.

Si cette annonce m’a paru être enfin une avancée pour Alizé qui semblait être en sommeil depuis quelque temps, le contenu de l’article m’a mis un peu hors de moi. « Ce n’est pas les vacances pour tout le monde! »… Et bien puisque ce ne sont pas les vacances pour tout le monde…


Pour faire simple, Alizé nous propose l’accès direct. En soi, c’est une excellente chose, sachant que nous l’avons déjà. Il est aussi proposé une consultation de prévention. Jusque là, étant moi même partisan d’une vraie consultation de première intention, de la valorisation de notre BDK et ayant déjà prêché pour une prévention digne de ce nom, je ne pouvais que me dire que cela serait de bonnes idée.

Et pourtant, Alizé veut, pour accéder à la première intention, nous faire retourner à l’école ! Et non seulement il faudra effectuer une centaine d’heures de cours, mais en plus il y aura un examen final… Le tout sans aucune proposition de compétences supplémentaires. Oui vous avez bien lu. Pour simplement exercer votre métier Alizé demande à ce que nous fassions une formation complémentaire.

 

Le principe est déontologique et éthique

Nous sommes une profession de santé. À ce titre nous avons appris et il est de notre devoir de nous tenir au fait des avancées scientifiques de notre profession. Nous nous devons d’avoir une conduite thérapeutique qui nous semble être la plus cohérente possible. Si un masseur-kinésithérapeute ne se sent pas la capacité d’accueillir certaines pathologies ou certains contextes comme le contexte de l’urgence et de l’accès direct, il est de son devoir de s’informer, de se former, et même de réorienter le(s) patient(s) si cela s’avère nécessaire.

Il n’est en aucun cas le devoir d’un syndicat seul, de conditionner la déontologie et l’éthique professionnelle.

Le conseil national de l’ordre depuis plus d’un an (à lire ici) nous a confirmé que chaque kinésithérapeute était à même de gérer les actes d’urgences dans le cadre de la loi et donc l’accès direct aux soins. Pourquoi Alizé d’un coup s’oppose à cela ?

Minimisation de notre formation initiale, balayage de la main d’éventuels acquis par l’expérience, de formations annexes déjà effectuées, dévalorisation de l’éthique et la déontologie professionnelle, quel beau programme qu’Alizé nous dresse là.

Nous gérons déjà tous les jours des « morceaux » d’accès direct. Lorsqu’une pathologie évolue dans un sens ou dans un autre ou simplement lorsque des signes y compris organiques apparaissent (phlébite, ictères, arthrites, ruptures ligamentaires, tendineuses ou musculaires…), lorsqu’une douleur apparait ou se modifie… Que faisons nous dans ces cas là ? Et bien simplement notre métier…

Sans accroissement de compétences significatives (droit de prescription médicamenteuse, d’imageries, puncture sèche etc…), il est aberrant de demander aux professionnels d’avoir une obligation de formation complémentaire.

 

La formation se doit d’être à la discrétion des professionnels

Pour ne pas remettre en cause le principe fondamental du diplôme d’état qui garanti la qualité de formation ainsi que l’ensemble des connaissances délivrée pour in fine assurer la sécurité des patients, la formation continue ait partie intégrante de notre éthique et notre déontologie. C’est ainsi que tous les MKDE de France sont considérés avec la même valeur, le même niveau et la même qualité de formation. C’est ce qui garanti la sécurité et la qualité de la prise en charge de nos patients.

Alizé nous propose de valider un DU ou un DIU.

Le DU est un diplôme d’université, qui est un « simple » diplôme d’établissement qui est non national et dont seule l’université qui est l’initiatrice du diplôme est garante de l’information et de la formation délivrée. En aucun cas un DU ne peut garantir les mêmes valeurs q’un diplôme d’état. Le DIU, même si il regroupe plusieurs université est lui aussi à porté limité.

Avez vous besoin d’un DU de kinésithérapie du sport pour traiter un sportif ? Avez vous besoin d’être le titulaire d’un DU de kinésithérapie respiratoire pédiatrique ambulatoire pour prendre en charge une bronchiolite ?

Non. Par contre si vous traitez beaucoup de sportifs et qui un moment donné vous vous dites « comment améliorer mes prises en charges » vous pouvez être amené à vous dire « je vais aller voir ce qui se passe dans le DU du sport ».

Pour avoir une porté nationale, il existe des titres, des capacités voire des pratiques avancées… Le DU n’est pas une réponse adaptée.

Ce qui est clair c’est que nous faisons déjà 5 années études pour ne pas avoir de grade master et qu’Alizé nous demande de continuer à nous former pour toujours ne rien avoir au bout ? Est-ce sérieux ?

 

Les autres professions

Il ya peu les chiropracteurs ont su nous rappeler qu’ils étaient de première intention. Nous aurions pu répondre que nous aussi et que fort de notre position de professionnels de santé tels que défini par le code de la santé publique, nous aurions pu mettre en avant notre savoir faire et nos compétences.

Et bien pour Alizé, non. Eux, nous proposent pour obtenir la première intention de nous former.

Le syndicat Alizé admet donc que notre formation est bien inférieure à celle des chiropracteurs. Ces derniers ont donc gagné, Alizé vient de nous crucifier sur l’autel de la reconnaissance des compétences. Merci à eux !

Les chiropracteurs pourront donc continuer à voir les patients en première intention, pendant que nous nous monterons des DU au travers de la France et que peut être que dans 10 ou 15 ans, nous aurons tous les droit d’être de première intention…


Que dire des 12 000 kinésithérapeutes ayant un titre d’ostéopathe ? Ceux-là même qui ont droit à l’accès direct à 95% grâce à ce titre. N’y aurait-il pas un paradoxe de négliger totalement ce titre pourtant accordé par les ARS et reconnu nationalement ?

 

Les infirmier(e)s ont obtenu une pratique avancée. Nouvelles compétences, formation supplémentaire, diplôme supplémentaire, grade master. Peut être un exemple à suivre... (à lire ici)

 

Le temps

Aller, soyons fous, et regardons ce que la proposition d'Alizé pourrait donner...

Combien de temps faudra-t-il pour former 90 000 personnes ?

On dénombre environ 75 universités en France. A coup de 25 personnes par an (nombre de participants moyen dans les DU spécifiques aux kinésithérapeutes), il faudra 48 années pour former les 90 000 kinésithérapeute soit-disant « sous-formés » selon Alizé.

Je ne commenterais pas plus, la situation est assez ubuesque comme cela…

 

Qui va financer ?

C’est bien joli d’imposer une formation, mais qui va la payer ? Alizé ?

Non, un DU c’est une dépense de 2000€ environ rien qu’en frais d’inscription. À cela comme à l’accoutumé, se rajoutent les frais d’hébergement, de déplacement etc…

L’OGDPC et le FIFPL ont intérêt à bien se tenir car nous allons épuiser les crédits pour les 50 prochaines années ! Sauf à augmenter considérablement les cotisations, il sera impossible de financer cela.

 

Le cas des DE étrangers

Comment va-t-on s’organiser pour les équivalences de DE étrangers ?

Va-t-on leur demander à eux aussi de faire une formation complémentaire ou va-t-on juste leur dire « ok pas de soucis pour vous » ?

Beaucoup de questions sans réponse…

 

Une cotation NGAP ?

La proposition d’Alizé est bien alléchante. Mais je pose la même question qu’au CNO à l’époque, et la NGAP là dedans ?

Un accès direct doit être national, ouvert à toutes et à tous sans restriction. Et sans cotation inscrite à la NGAP, ce serait à mon sens une erreur politique majeure. L’accès direct doit se faire sous couvert de convention. Si nous exerçons cela hors convention, notre action ne sera jamais quantifiable et l’accès au soin sera biaisé par l’aspect financier.

Nous ne pouvons pas d’un côté nous battre contre la mutualisation de la santé et d’un autre prôner un système hors convention dans le cadre de nos soins.

Mais bien sur, de ce côté là Alizé ne propose rien...

 

Conclusion

J’espère qu’Alizé mesure bien la porté d’une telle proposition. Faire des propositions hasardeuse, soit. Mais remettre en cause la notion même de diplôme d’état et le professionnalisme ainsi que la déontologie et l’éthique de l’ensemble des professionnels, il fallait oser…

Je suis titulaire comme vous toutes et vous tous d’un diplôme d’état de masso-kinésithérapie reconnu comme tel sur l’ensemble du territoire et dans les états membres de l’union européenne.

Qui est Alizé pour remettre en cause cela ?

Ce qui est clair c’est qu’Alizé vient de se mettre à dos 90 000 confrères et consoeurs en jugeant que ces professionnels n’étaient pas à même d’effectuer leur métier…

 

Vincent Jallu