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Depuis hier une forme d’agitation dans le microcosme kinésithérapique se fait sentir.

En effet, certains affirment que nous avons obtenus l’accès direct !

Nous avons même depuis ce matin une belle démonstration de toutes celles et ceux qui demandent l’accès direct depuis ces 10 dernières années, pour savoir qui d’entre eux a la paternité du projet ! Ils ont tous rencontré Thomas Mesnier, ils ont tous blablabla etc. Tous nos représentants sont les plus forts, les meilleurs, mais ça on le savait depuis longtemps. Non la réalité c'est que tout le monde a besoin d'adhérents ! Donc une bonne nouvelle, cela favorise les élans syndicalistes et cela redore le blason des ordres.

Cependant, si cette nouvelle pourrait être une superbe avancée pour notre profession, je pense qu’il est de mon devoir de vous informer que cette nouvelle est une « fake news » ! Nous n’avons pas l’accès direct.

 

L’accès direct c'est aller chez son kinésithérapeute sans passer par la case médecin et ce, en toute liberté. C’est la personne qui sent que son périnée montre des signes de faiblesse et qui se dit « je vais aller voir mon kiné pour régler le problème », c’est l’hémiplégique qui se dit « est-ce que mon kiné peut m’aider à gérer ma sycinésie, je vais aller le voir sans passer par mon médecin », c’est la maman qui s’inquiète pour son bébé qui s’encombre, c’est ce joueur de foot dont la ligamentoplastie ne le rassure pas, c’est cette dame qui aimerait bien revoir le kiné pour sa prothèse de genou etc… Ce sont tous ces gens qui voudraient venir voir leur kiné sans passer par leur médecin. C’est ça l’accès direct.

Une vraie question philosophique se pose. Sommes nous « juste » compétents sur l’entorse de cheville et le lumbalgie aiguë  ? Non. Nous sommes masseurs-kinésithérapeutes entiers et fiers de l’être.

 

Pire, certains pseudos-intellectuels grateurs de papier qui nous dirigent ont lu « à la va vite » et nous voient déjà en train de faire des diagnostiques avec des droits de prescriptions ou je ne sais quoi d'autre.

 

Protocole de coopération

Voilà l'expression qui change tout et qui fait que nous n’avons pas l’accès direct.

Entorse de cheville, lombalgie aigüe. Encore des mots réducteurs de notre activité. Et tous ces mots mis ensemble donnent non pas l’accès direct, mais « une expérimentation à durée déterminée pour voir si cela apporte quelque chose dans l’engorgement des urgences ou pas ». Cela ne donne en aucun cas « un accès direct sans conditions à la kinésithérapie ». Voilà où se situe l’erreur d’interprétation.

 Qui dit protocole de coopération dit « objectifs ».

L’objectif primaire est le désengorgement des urgences. L’objectif secondaire est « que cela coûte le moins cher possible ».

Il est donc fort à parier que cette coopération se fera uniquement dans ce cadre et avec ces objectifs.

Et lorsque le protocole sera bilanté d'ici à quelques mois ou années, si les résultats ne sont pas à la hauteur, ils ne seront pas reconduits. Du coup, nous perdront de facto "l'accès direct". Retour au point de départ.

 

Les kinésithérapeutes vont ils jouer le jeu ?

Je pense que non. Pourquoi ?

Nous n’avons pas besoin de patientèle supplémentaire. Nos cabinets sont déjà engorgés et nous n’avons aucun temps libre.

Quelles seront les contraintes imposées ? Présence le week-end ? Présence la nuit ? Devrons nous faire l’administratif en lieu et place de l’hôpital et le transmettre par réseau sécurisé ? Devrons-nous faire partie d’une vilaine CPTS (à lire ici) voir d’être sous le coup d’un PEPS ou d’une IPEP (à lire ici)

 

Les kinésithérapeutes sont déjà sous la pression d’un emploi du temps chargé. Des amplitudes horaires importantes. Où vont-ils pouvoir créer des créneaux pour ces urgences ? 

La prise en charge des urgences se fera soit au détriment des autres patients soit ne se fera pas. Dans tous les cas c’est une mauvaise solution.

D’ailleurs, ne l’oublions pas, depuis 2016, le kinésithérapeute est déjà à même de prendre en charge des urgences. Combien d’entre nous l’ont fait et à quelle fréquence ? Cela reste anecdotique… Vous croyez sincèrement que parce que madame la ministre le demande gentiment nous allons régler le problème ?

20% des gens aux urgences avancent y être car ils n’ont pas trouvé de médecin.

Pensez vous qu’il trouveront un kiné plus facilement ? Non.

Nous l’avons vu avec l’avenant 5, malgré les incitations financières les kinésithérapeutes n’ont pas joué le jeu. Il n’y a aucune raison qu’il le fasse pour les urgences.

 

Et si les kinésithérapeutes ne jouent pas le jeu, cela impliquera directement que d’ici 2 à 3 ans nous perdront automatiquement cette forme d’accès directe.

 

Pire, j’avance qu’en se limitant à l’entorse de cheville et aux lumbago, cela va créer chez les patients une confusion et fer perdre du temps parfois précieux.

Nous le savons tous, le patient n’entends que ce qu’il a envie d’entendre.

Combien vont « tenter » de passer chez le kiné, sait on jamais, si cela peut m’éviter d’attendre 6h aux urgences ?

Combien vont râler quand on leur dira « ha désolé pour le genou c’est pas chez moi, je ne fais que les chevilles ! ». Comment allons nous gérer les plaies ouvertes dans nos salles d’attente en disant « bougez pas, j’appelle le 15 » ?

 

Le fait est que nous ne mesurons pas la porté de la responsabilité et des contraintes que cette annonce va engendrer.

 

Qui va payer ?

C’est aussi une question essentielle.

Comment sera faite notre rémunération.

J’avais accusé le CNO de manquer totalement d’ambition (à lire ici) en ne définissant pas un cadre conventionnel lorsqu’il affirmait que nous avions l’accès direct suite à la loi de santé de 2016.

Et bien je remets le couvert. Si plutôt que de se cacher derrière « l’ordre ne gère pas les relations conventionnelles, c’est aux syndicats de s’en occuper », notre ordre avait fait preuve d’un peu d’ambition et avait réuni toutes les parties, nous n’en serions peut être pas là.

 

Car vu que nous parlons d’un protocole de coopération, nous pouvons tout imaginer. Un paiement par l’hôpital, par l’ARS, par un forfait, à l’acte ou même par objectif. Et ce dernier serait le pire. Une cotation spécifique ? D’ici la fin de l’année alors qu’aucune négociation conventionnelle n’est en place sur le sujet ? je n’y crois pas trop.

Non j’ai bien peur qu’à l’arrivée le financement se résume à un forfait sur objectifs payé par l’ARS. Pour parler simplement, même si rien n’est écrit et ce que j’avance d’engage que moi, on peut imaginer un système de ce type:

 

Et le master ???

Si vous ne voyez pas ce que le master vient faire dans l’histoire, c’est pourtant un problème qu’il faut soulever.

Il est notable que tous les professionnels de santé qui élaborent des diagnostiques et qui ont l’accès direct sont au grade master.

Je soulève dont un problème. N’ayons nous mêmes pas le grade master. N’y a-t-il pas un risque que l’on nous dise simplement « vous avez l’accès direct, donc vous n’avez plus besoin de master ? ».

 

Et si la pratique avancée en massa-kinésithérapie d’urgences était la solution ?

Peut-on imaginer que madame la ministre annonce d’ici la fin de l’année la création d’une telle pratique avancée, avec un grade master et 2 ans de sémiologie formatée pour les urgences ?

Beaucoup de questions en suspens…

 

Conclusion

L’accès direct aurait été une magnifique avancée pour notre profession. Malheureusement un accès direct partiel sous conditions de protocoles de coopération, ayant pour objectif de désengorger les urgences… c’est une hérésie. Surtout, c’est se faire prendre au piège par le gouvernement. En effet, nous sommes le fusible si facile à incriminer. Dans 2 ans nous entendrons « les urgences sont saturées, c’est à cause des kinésithérapeutes ». Alors qu’en fait le gouvernement ne veut pas résoudre le problème des urgences comme il se doit. Ne soyons pas dupes. Il prévoit d’augmenter le nombre de consultations chez le généraliste… Comment ? Alors qu’une pénurie nationale est déjà en place, comment, va-t-il faire pour dire aux généralistes « travaillez plus » ? Ne tombons pas dans ce piège. Cette annonce, sous cette forme, est un leurre et en aucun cas une avancée pour la profession.

Nous n’avons pas l’accès direct, nous avons une épée de Damoclès au dessus de notre tête car nous sommes le prétexte que le gouvernement a trouvé pour gérer la crise des urgences. Voilà la réalité.

 

Vincent Jallu