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De ci de là, les appels à la révolte se font entendre. Aujourd’hui encore, des manifestations sont organisées avec comme thématique les Ehpad.

Est-ce que la manifestation est encore un moyen de pression utile et efficace pour notre profession ?

Soyons objectifs. Les grandes manifestations n’intéressent plus nos politiques. Le premier mouvement à s’être essoufflé et qui a historiquement aboli le règne des manifestations a été celui autours du « mariage pour tous » en 2013.
Combien de gens dans la rue ? 1 million de personnes à Paris. Quels effets ? Aucun.
Après cet événement, le législateur a compris que finalement la manifestation intéressait quelques personnes pendant 2 à 3 jours puis le mouvement s’épuisait. En 2016 le même mouvement organisait un énième manifestation avec moins de 25 000 personnes selon la préfecture. Avec quel effet ? toujours aucun !
Qui se souvient des extraordinaires manifestations de septembres 2017 sur les « ordonnances Macron » ? Combien de gens dans la rue ? 10 000 personnes à Paris. Quels effets ? Aucun…

Il y a plus de 100 manifestations par jour en France… Rien que ce chiffre est effrayant d’inutilité.

Pire… Il y a quelques jours, notre gouvernement a fait une annonce qui, je pensais, allait déclencher un raz-de-marée syndical et populaire… La nécessité de modifier le statut des cheminots !
Et bien le raz-de-marée s’est déjà transformé en vaguelette au bord d’un lac !
Les syndicalistes les plus puissants de France, financièrement parlant, politiquement parlant et ayant le plus gros pouvoir de nuisances possible, ont simplement déjà baissé les bras. Les usagers en ont marre d’être la cible des manifestations chroniques.

Les « opérations coup de poing » ont une grande portée médiatique, mais le grand public en a marre. Bloquer le périphérique parisien, cela fait parler, mais cela fait aussi hurler le million d’utilisateur quotidien !

Les manifestations n’intéressent plus personne hormis les syndicalistes eux même pour montrer qu’ils existent encore.

Organiser une manifestation qui n’aura aucune écoute, qui n’aura pas l’adhésion du grand public et qui ne réunira qu’une faible fraction de professionnels, c’est bien, cela ne sert à rien.
C’est un bien triste et amer constat que voilà pour l’ancien syndicaliste que je suis, mais l’objectivité et l’analyse critique doivent être les valeurs premières qui guident nos pas.

 

Les professions de santé
Quel est le problème majeur des professions de santé ? 350€… Voilà le problème.
Quand on fait la moyenne des chiffres d’affaires des différentes professions de santé, on arrive à une moyenne de 350€ par jour. Voilà ce que coûte une journée de manifestation pour un professionnel de santé. Inutile alors de croire qu’un professionnel puisse suivre un mouvement plus d’une journée ou deux. Automatiquement l’adhésion aux différents mouvements sociaux s’en trouve réduite. Nous sommes bridés par l’argent « perdu » à cause de notre absence au cabinet.

Même les mouvements d’ampleur ayant réunis les chirurgiens dentistes n’ont strictement rien apporté ! Il n’y a eu aucune écoute de la part des pouvoirs publics, aucune modification des processus mis en place. La seule conséquence a été un amenuisement conséquent du mouvement qui n’existe presque plus…

Regardons à notre niveau, quel mouvement a eu la meilleure audience depuis ces dernières années ? Le congé maternité pour tous.
Même si je ne partage pas la mise en place pratique de ce mouvement (à lire ici), sur le fond ce mouvement est exceptionnel. Une simple pétition, une bonne couverture médiatique et tout s’emballe. Mieux, en totale indépendance, sans aucune intervention syndicale… Félicitations.
Cependant, je prédis que ce mouvement va s’arrêter là où il a commencé.
Peut être après une réunion ou deux au ministère enrobées de « nous vous avons compris » ou encore « nous étudions le sujet » et quelques autres belles phrases et promesses politico-économiques, la finalité sera ce qu’elle doit être.
Sans proposition de financement claires et détaillées, le résultat sera à 100 lieues de l’initiative originelle.

Force est de constater que si l’on veut ne serait-ce que comprendre comment le système dans lequel nous sommes inscrits fonctionne, il faut avoir un minimum de notions juridiques, économiques, politiques, sociologiques etc…
Et si l’on veut pouvoir proposer quelque chose, il faut en plus se transformer en analyste, avoir l’idée, être critique, faire un prévisionnel etc…

Lorsque nous nous adressons à nos dirigeants, nous nous adressons à une machine administrative dont les tenants et aboutissants sont la finalité d’analyses politiques, économiques, lobbyistes et sous l’influence de courants que nous ne maitrisons pas.

 

Que faire alors ?
Baisser l’échine et subir ? Non certainement pas. Il faut se battre, de manière mature et intelligente.

La solution est simple, mais son application est très compliquée.
Il faut jouer avec les armes de nos dirigeants.
Nous avons une proposition ? Très bien. Première chose, étudier sa faisabilité juridique. Oui car une proposition illégale… c’est compliqué !
Ensuite il faut la chiffrer. Vient alors l’étude de faisabilité et le mode de financement de cette proposition. Et à cet instant, croire que le législateur peut nous donner gracieusement X millions d’euros est d’une totale stupidité. Si la proposition répond d’un intérêt public, là, peut être. Si la proposition ne répond qu’aux intérêts privés… C’est perdu d’avance.
Et seulement après cela, si la proposition est viable, il sera réaliste de faire une proposition aux instances concernées.
Une fois que la proposition est « acceptée », il faut étudier la contre-proposition des dirigeants. Et là tout se complique. Elle sera forcement différente de la proposition initiale, accepter, refuser…

Ce qui intéresse notre législateur, ce sont les missions publiques définies par tout un tas d’organismes plus technocratiques les uns que les autres. Nous allons parler « qualité » de soin, la réponse sera « l’important c’est l’accessibilité ». Reprenons le congé maternité, le législateur l’a mis en place chez les médecins uniquement pour des raisons démographiques, il n’a jamais été question d’équité ou d’une quelconque volonté d’accorder un acquis social.

Nos armes doivent être législatives, juridiques, économiques et politiques. Tant que nous ne comprendrons pas que nos grands idéaux ne correspondent en rien aux attentes du législateur, nous ne front qu’échouer et surtout nous iront de déceptions en déceptions.
Nous souhaitons améliorer la qualité de nos prestations, à nous de démontrer que le qualitatif apportera un plus au niveau politico-économique. Nous souhaitons porter une valeur importante à nos yeux, il va nous falloir exacerber sa plus-value au niveau comptable.

 

Nos plus grands échecs ?
Le populisme, la démagogie et la surestimation des ressources présentes.
Des effets d’annonce sans lendemain, n’importe qui peut le faire. « Je propose l’acte de kiné à 50€, l’exonération d’urssaf, des congés payés, une carpimko moitié moins chère et avec des prestations sociales équivalentes à celles des salariés et une secrétaire gratuite pour tous les cabinets ». Voilà, votez pour moi… c’est finalement facile de faire du populo-démago
Est-ce réaliste ? Non. Ce n’est ni réaliste ni réalisable. Tout est perdu alors ? Non, mais il faut agir avec intelligence et surtout réalisme. Il faut aussi savoir analyser les événements pour modifier ses actions pour tendre vers l’anticipation.

Nous l’avons vu récemment avec la problématique des certifications et autres labellisation (à lire ici et ici). Certains dirigeants de notre profession sont tombés des nues en découvrant celà. Alors que finalement c’est acté depuis 5 ans et déjà inscrit pour la plupart des professions de santé.
Il est navrant de voir que certains n’ont rien anticipé.
Réagir c’est toujours avoir un wagon de retard. Agir c’est être dans le train, anticiper c’est être la locomotive.
Manifester, au jour d’aujourd’hui, c’est montrer que l’on a pas su anticiper une situation et c’est prendre le problème à l’envers.

 

Les leviers « patients » et « grand public »
Les patients sont devenus des consommateurs lambda. Même si notre côté humain reste de mise, le constat est là aussi assez sombre. De plus en plus de déconsidération. Il ne faut donc plus s’attendre à un quelconque support du grand public.
Pourquoi les APA ou les ostéopathes ont réussi à avoir une couverture médiatique plus importante que la notre ? La réponse est simple, nous ne sommes plus libre de notre communication… Même si vous connaissiez le ou la directrice de publication d’un grand magazine et que l’on vous propose un article, il vous faudrait demander l’autorisation du conseil de l’ordre pour pouvoir agir. Je ne cesserais de le dire, mais notre code de déontologie désuet et suranné nous bride face à la concurrence.

 

Conclusion
La conclusion est simple.
Ne perdons pas notre énergie dans des balbutiements inutiles. Soyons raisonnés et intelligents. Je le redis, c’est en utilisant les propres armes du législateur et en ayant des propositions construites que nous arriverons à faire avancer le débat.

 

Vincent Jallu