Nuages

Comme beaucoup d’entre nous, j’ai regardé avec intérêt l’allocution de notre ministre de la santé.

J’ai aussi lu avec beaucoup d’attention l’analyse de la présidente du CNO. Analyse sans grande envergure, nous parlerons d’un résumé plutôt que d’une analyse…

Il ressort de cette intervention que la boucle est bouclée et que notre métier va profondément changer dans les années à venir.

Il y a eu en effet depuis quelques années de nombreux indices qui nous ont été distribués. Beaucoup on préféré faire volte face ou, telle l’autruche, faire semblant de ne pas les voir.

Pourtant les choses sont claires.

Le kinésithérapeute va devenir la profession intermédiaire en santé.

Avec un master en poche, le kinésithérapeute va devenir « techniquement parlant » un hybride entre la sage-femme et l’ophtalmologues.

Pourquoi ces deux exemples ?

Les sages-femmes, profession reconnue bac+5. Et si vous ne le savez pas, les sages-femmes ont, dès lors qu’elles ont gravit l’échelle universitaire, fait évoluer leurs pratiques vers des actes médicaux en délégation. Nous allons suivre le même chemin.

Le lien avec les ophtalmologues ? L’organisation.

En effet, les ophtalmologues vont de plus en plus vers une organisation de type « l’orthoptiste fait le bilan visuel, l’ophtalmo ne voit que les cas graves ». Et nous obtenons des cabinets où il y a 10 orthoptistes pour 2 ophtalmo et cela tourne façon usine.

Alors dit comme ça… Ce n’est pas très attrayant. Mais pour fréquenter personnellement un centre de ce type, j’ai un rendez-vous d’ophtalmo du jour au lendemain. Chez un ophtalmo « old school » c’est 9 mois d’attente par chez moi…

Tout le monde y est gagnant. Le patient est content car il a un rendez-vous rapidement et a un prise en charge de qualité tout au long de son parcours car si nécessité, l’ophtalmo le prend en charge en suivant. L’ophtalmo en lui même recentre son activité. Les orthoptistes salariés ont élargi quelque peu leurs actions et cela a même tendance à redynamiser une profession qui était en berne.

 

Pourquoi changer ?

La réponse est simple.

Sommes nous indispensables ? Voilà la question à laquelle il convient de répondre. Et autant le dire tout de suite, la réponse est « non ».

La kinésithérapie n’a jamais démontré pleinement son utilité. Si cette réalité est difficile à entendre, n’oublions pas que l’année dernière « les cabinets doivent fermer » a laisser une trace indélébile montrant notre totale inutilité dans le système de soins de l’aveu même du CNO.

Heureusement pour nous, le ministère n’a pas partagé cet avis et a voulu nous remettre le pied à l’étrier par la suite. Mais attention, pas avec les mêmes prérogatives. 

Le fait est que, et on le voit à l’hôpital, le kiné est parfaitement remplaçable. Et même en « kiné respiratoire », l’ensemble des technologies d’aides ventillatoires émergeantes sur le marché font que notre action devient presque superflue.

 

Les rémunérations, premier point clé à bien intégrer

Si vous ne l’aviez pas bien compris, Olivier Véran l’a confirmé assez clairement. La lettre clé, c’est fini. Les augmentations de lettres clés, c’est fini.

Vous avez certainement compris que toutes les promesses électoralistes que nous avons entendu ou lues de nos amis syndicalistes promettant monts et merveilles avec des augmentations de ceci ou de cela, sont totalement fausses. Soit ce sont de très mauvais analystes, ou des sinistres menteurs dans le seul but électoraliste.

Le fait est, nos rémunérations vont passer par la coordination de soins (via les MSP labellisées et les CPTS).

La rémunération va aussi passer par les missions de santé publique.

Nous le voyons avec la COVID. Un test antigénique, 26€. Un AMS 7,5 16,13€. Être dans un centre de vaccination pour vacciner, ce qui n’est vraiment pas notre mission première, 40€ de l’heure, aucun frais, et souvent repas compris. Le même kiné dans son cabinet où il paye le chauffage l’électricité et son repas 32€ pour 2 AMS 7,5. Et même rapporté à la journée 320€ par jour pour vacciner c’est équivalent au revenu moyen journalier mais sans les charges de fonctionnement.

Après chacun fait comme il le souhaite, mais quand on passe la majeure partie de son temps à râler que l’on ne gagne pas assez et que quand l’opportunité de s’inscrire dans une mission de santé publique se présente et qu’elle est adjointe à une rémunération qui dépasse notre rémunération moyenne, et bien on peut considérer comme paradoxal de refuser de s’y inscrire.

 

Les rémunérations... second point clé à investiguer

Savez vous ce qu’est une Société Interprofessionnelle de Soins Ambulatoires (SISA) ?

La SISA c’est la structure juridique sous forme de société qui gère une Maison de Santé Pluridisciplinaires (MSP) labellisée par exemple. Une MSP labellisée c’est une MSP qui a signée un contrat avec l’assurance maladie et qui touche donc des rémunérations (désolé pour les puristes de cette simplification à l’extrême).

Le ministère a récemment modifié les possibilités d’exercices au sein des SISA.

En effet, les modifications des SISA leur permettent de salarier des professionnels de santé.

Oui vous l’avez bien lu, un médecin, un kiné ou une IDE peuvent exercer de façon salariée en ville.

Concrètement cela veut dire qu’une SISA peut avoir en son seing deux médecins et un kinélibéraux et un kiné salarié.

Si vous ne l’avez pas encore compris, laissez moi vous éclairer sur un point spécifique à notre profession. Le mode d’exercice des remplaçants et des assistants va changer.

Le remplaçant pourra être salarié de la SISA. L’assistant pourra lui aussi être salarié. Fini les rétrocessions. Mais d’un autre côté si il y a 3-4 kinés dans la MSP, en salariant 1 autre kiné, celui-ci pourra faire les remplacements de tous les kinés de la MSP avec un seul contrat.

Autre possibilité à voir dans l’avenir. La possibilité par la SISA de salarier un APA (praticien en activité physique adaptées) et un AK. Oui l’AK, le sous-kiné (à lire ici), enfin l’assistant kiné si cher à notre ordre qui visiblement fait tout pour sacrifier notre profession…

 

L’avenir de notre profession

Pour faire simple, le kiné va devenir le spécialiste du bilan locomoteur. Et nous serons « l’acteur principal de la coordination du soin dans ce domaine ».

Les AMS seront pris en charge par les APA et les AK.

Les AMK seront principalement pris en charge par les APA.

Le kiné, lui va changer de nom. Il deviendra MSR pour Master en Soins de Rééducation avec pour missions principales la coordination des soins (intra et inter professionnelle) et le bilan locomoteur.

Bien sur nous pourrons toujours prendre en charge les AMS et les AMK, mais lorsque nous verrons que nous sommes payés 16€ pour un AMS 7,5 tandis que le bilan et coordination de la rééducation seront rémunérés 20-30% de mieux, le choix sera vite fait. 

 

L’intérêt pour le ministère dans tout ça ?

La réponse est simple. Diminution des coûts. Augmentation de l’offre de soins par augmentation de la qualité des soins.

Petite aparté, en soins coordonnés, la pratique des DE systématiques ou du HN est bien plus complexe et obligatoirement ces deux pratiques auront tendance à diminuer drastiquement.

Diminution des coûts car l’APA ou l’AK, contrairement à nous, sont des professions jeunes (voir inexistante à cet instant pour l’AK). Formation ciblée « hands off », possible en télésoin et grille tarifaire possiblement basse.

Augmentation de l’offre de soins car on ne peut pas considérer l’offre de soins sans considérer la qualité du soin. 

10 kinés à la qualité des soins moindre qui voient 10 entorses de cheville pendant 20 séances ont besoin de 200 créneaux.

10 kinés à la qualité des soins plus avancée qui voient 10 entorses de cheville pendant 8 séances ont besoin de 80 créneaux.

Il y a toujours 10 kinés, mais d’un côté un planning encombré par l’absence de qualité des soins et d’un autre côté un planning plus libre, donc une offre de soins supérieure, grâce à la présence d’une qualité de soins plus optimale.

Si l’exemple est volontairement grotesque et peut sembler fantaisiste, c’est pourtant une réalité. 

Et je sais que je vais faire bondir 99% des lecteurs de cet article, mais nos cabinets sont encombrés de soins inutiles.

Pardonnez moi les clichés que je vais avancer, mais c’est une réalité.

Madame Michu 85 ans qui vient tous les ans pour « ses 10 séances de massage », ses séances ne lui servent à rien mais elle aime bien la petite serviette chaude et personne n’ose lui dire qu’elle prend la place de quelqu’un qui en aurait besoin. Ce vieil hémiplégique qui fait 10 séance tous les ans, quand on regarde bien son bilan d’entrée et de sorte en toute objectivité, il n’y a eu aucun changement, cet « AT » qui traine depuis des mois, il est juste là pour justifier son arrêt, cette « MGEN » qui en est à sa 3e capsullite, qui a remplacé sa spasmophilie par une fibromyalgie et qui se plaint que les séances ne servent à rien mais qui revient systématiquement avec un renouvellement de ses 20 séances…

Oui passé les clichés, nous le savons tous, tous ces gens là sont dans nos cabinets et encombrent le planning. Si nous n’avions plus ces gens là, nous aurions tous de la place dans nos emploi du temps.

Et si nous avions une lecture réellement critique du ratio bénéfice/temps perdu par rapport à nos traitements, nous aurions de bien mauvaises surprises. 

L’évolution vers le master c’est aussi faire une analyse factuelle de nos pratiques. Et la qualité du soin doit devenir notre fer de lance.

L’amélioration de la qualité du soin permet d’augmenter l’offre de soins.

Considérer l’offre de soin sur de simple faits démographiques est la pire erreur que nous puissions faire.

Comme nous l’avons vu plus haut, en déléguant les AMS aux APA-AK, eux étant formés aux soins courts et en hands-off, ne vont pas s’encombrer avec madame Michu ! Ils vont drastiquement réduire le nombre de séances. Par contre eux n’auront pas leur boite de chocolats à la fin des séances ! Mais fait on ce métier pour soigner les gens ou pour avoir une boite de chocolats ?

Fini les trois séances par semaine pendant un mois pour une entorse ! Non, le kiné va faire une séance de bilan puis va rediriger vers l’APA-AK. Une séance par semaine voir tous les quinze jours avec un suivi sur deux mois.

Bilan comptable, aujourd’hui 12 AMS 7,5+1 BDK total 211€, demain 1 bilan kiné à 25 ou même 30€ et 7 AMS 7,5 total dans les 145€. La sécu y gagne 60-70€ par prise en charge, le patient a un meilleur suivi et un soin plus qualitatif. Tout le monde est gagnant. 

 

La qualité du soin, clé de voute de notre avenir

Nous l’avons vu l’amélioration de la qualité du soin va stimuler notre profession, mais va aussi doper nos revenus. Mais ce n’est pas tout. En améliorant notre qualité de soins, nous allons découvrir que nos pratiques actuelles sont « peu efficaces ». Nous allons aussi découvrir que les machines à 10 000€ et plus ne servent à rien. Que finalement la notion même de « plateau technique » à la manière des années 90 n’a que peu d’intérêt. Et que du coup, là où nous avions besoin de 80m2 pour travailler, 20m2 suffisent.

D’un côté nous allons augmenter nos revenus et d’un autre nous allons diminuer nos dépenses. 

Nous avons tout à gagner à aller vers la qualité. 

 

Conclusion

Notre profession va considérablement évoluer. Il y aura toujours les antis-tout incapables de s’adapter et qui s’acharneront à crier plus fort que leur voisin. Ceux-là auront quelques mauvaises années à venir.

Il y aura aussi les gens tournés vers l’avenir, les nouvelles compétences, les nouveaux actes, la qualité des soins, les réflexions pluridisciplinaires et qui sauront anticiper les changements en venant.

 

V. Jallu